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Trois chevaux

Type : LivreGenre : Fiction, romanAuteur: DE LUCA, ErriEditeur : Paris : Gallimard , 2002Collection : Du monde entierDescription matérielle : 118 p.ISBN : 2070757994.Résumé : Résumé : Le narrateur, un Italien émigré en Argentine par amour, rentre au pays. En Argentine, sa femme a payé de sa vie leur combat contre la dictature militaire. Lui, le rescapé, a appris que la vie d'un homme durait autant que celle de trois chevaux. Il va rencontrer un clandestin africain avec qui il nouera une amitié silencieuse toute en délicatesse.Extrait : p. 45-46 « Je pars avec l'obscurité. Au jardin, je travaille à un rythme soutenu pour avoir chaud. Je trace un sentier de pierres le long des rangées de vignes. Un homme grand, âgé, un Africain, me fait signe du portail. Je vais vers lui, il se présente, me tend la main. Il demande comment je vais, comment va le travail. Je réponds à ce bon usage d'échanger deux mots juste avant d'entrer dans le vif du sujet. J'ignore ce qu'il a à me dire, en attendant je le fais entrer dans la cabane à outils et je l'invite à boire un café que je prépare sur un réchaud. Il vient volontiers. Il a des dents faites pour sourire. Ici, il est manoeuvre, chez lui, il élève du bétail. Il vient souvent en Italie, jamais pour plus d'un an, puis il rentre. Il suce quelque chose. Ce n'est pas un bonbon, c'est un noyau d'olive. Il aime les olives noires, la force de l'huile qui s'enferme dans un bois dur à ronger, il aime le goût de l'os et il le retourne dans sa bouche jusqu'à ce qu'il soit lisse et sans saveur. Les olives me tiennent compagnie, dit-il. Une poignée lui fait une journée. Le café monte, gronde parfumé dans la gorge de la cafetière. Avant de le boire, il dit une prière, en remerciement. Toi non ? demande-t-il, moi non. Je prie, dit-il, devant tout ce que je porte à la bouche. Je prie pour lier le roseau près du pied de tomates. Je bénis ce café de l'amitié. Peut-être est-il plus facile pour un homme venu d'Afrique de lier terre et ciel par une ficelle. Il tient la tasse blanche dans sa paume grise de pierre. Nous buvons assis côte à côte sur le banc. Je lui dis que son italien est bon. Il répond qu'il aime la langue plus que tout le reste. Dure vie ici ? demandé-je. Non, bonne, sans satisfaction du côté des hommes, mais bonne. On sort, on a envie d'échanger deux mots, dit-il, et rien, ici les hommes ne répondent pas. Sans satisfaction, répète-t-il, mais c'est une bonne vie. » p. 67-68 : « Puis viennent les jours sans. Selim vient au jardin pour le mimosa et pour parler un peu de son pays où l'on va pieds nus et c'est pour ça qu'on parle volontiers. Quand on met des souliers on ne parle pas, c'est ce qu'il pense de nous. Sans la plante des pieds nue sur le sol, nous sommes isolés, dit sa langue qui doit avoir une arête intérieure en argent pour être aussi sonore. C'est la vérité, dis-je, c'est un pur amen : toute notre histoire est une chaussure qui nous détache du sol du monde. La maison est une chaussure, comme la voiture, le livre. Aller aussi loin me fait sourire : qu'est-ce que tu vas chercher, jardinier ? Je lui demande où il habite, avec l'idée de pouvoir l'héberger. Il répond qu'il vit dans une maison abandonnée, sans portes ni fenêtres, et ça il l'apprécie. Il dit : ici, chez vous, on bâtit avec l'eau de la terre. Vous prenez de l'eau d'un puits, d'une fontaine, d'un fleuve. Chez nous on bâtit avec l'eau du ciel. Nous la recueillons et quand nous en avons un peu, nous la gâchons avec la terre. Nos maisons sont faites de pluie, ce sont des nuages plutôt que des maisons. Et Selim rit, il rit des maisons du monde. Je me sens détaché de Làila, pas de la terre. Je suis toujours dessus, les maisons dedans. Selim veut payer, avec son bénéfice. Laisse tomber, sans toi la floraison serait encore là, dans un jardin fermé. Toi, en revanche, tu es l'adjoint du vent, tu la répands au loin, tu l'épingles sur la poitrine des femmes. Je serais un exploiteur si je prenais un pourcentage sur le vent. Tu me paieras un coup à boire un soir où il n'y aura plus de jaune à couper. Il m'accompagne à la table de midi, il me salue. Il va en Sicile pour la récolte des petites tomates, les tomates cerises. Je lui dis qu'il suit la terre. Je suis la tienne qui court sous les saisons alors que la mienne est immobile, dit-il en riant. Il a un peu de pollen jaune dans ses cheveux gris, le mimosa lui montre son affection. Et dans sa main il a le rouge à boire de son verre et le blanc de ses ongles. Bref, Selim est bien en compagnie des couleurs. Je pense que c'est ça l'élégance. Puis il trempe son pain et dit : « De bonnes rencontres se sont produites à force d'aller au-delà des mers. La pomme de terre d'Amérique a trouvé l'huile des olives et la tomate a fini sur le blé. » Il mâche avec plaisir. Je pense à son dos sombre penché sur le rouge et le vert des plants de tomates, sous le soleil qu'il va porter sur ses épaules dix heures par jour et pour la moitié d'une rémunération normale. Et à la fin je lui dis que c'est un honneur pour moi d'être à sa table. » p. 91-92 : « Au jardin je brûle les émondes du laurier, un parfum qui invite à fermer les yeux. Derrière la grille revient le visage de charbonnier de Selim. Je l'invite à la cabane, tu es l'esprit du café, lui dis-je, tu apparais quand je vais le mettre sur le feu. « Je le sens à des kilomètres, bien avant que tu en aies envie », dit-il sérieux. On s'assied, je lui demande des nouvelles de la récolte. Bon travail, mais une demie-paie de bénéfice volée par les couteaux, seulement la moitié envoyée à la maison. Avec les couteaux qui, en se partageant cette misère à quatre, n'en retirent pas une soirée de samedi. Qui vole les ouvriers ? demandé-je. Des jeunes sans nécessité, dit-il. Mal ? Celui qu'on éprouve sous le coup d'une honte, pas d'une blessure, dit-il. Puis Selim boit son café, assis avec moi devant le feu de broussailles. Il en remue un coin avec une branche oubliée. « La cendre dit que tu dois partir. » Il le dit très doucement et, si je l'entends, c'est à cause du silence sec, enfumé. Je regarde la braise qui murmure avec un bourdonnement de petites lumières. C'est comme la voix de Làila, mais qui, au lieu de me faire parler, réclame une écoute. J'éprouve un peu d'ennui pour cet horoscope de terre, d'yeux baissés, noirs. J'avale, je dis seulement que je n'ai aucun endroit où aller, ici personne ne me suit et personne ne m'attend dans un autre lieu. « Tu dois t'en aller. » Je ne m'en vais plus, à présent mon verbe c'est rester, et puis il y a une femme à aimer. « La cendre voit du sang, et le tien aussi répandu à côté. La cendre ne parle pas d'amour. » La cendre ne sait rien de ma vie. Selim fouille d'un autre côté, renverse, éparpille, me regarde en face et dit avec une veine qui remplit son front : « Moi aussi. » Je ne sais de quoi il se mêle me concernant, mais je le crois. Je pense qu'une de ses heures passées est peut-être semblable à une des miennes et que, s'il en est ainsi, alors nous sommes vraiment de bons amis. « Ce n'est pas seulement ça. Nous avons une heure commune devant nous aussi », et sa voix s'éteint avec la dernière flamme des broussailles. Ne dis rien, Selim, tenons-nous en plutôt à nos cafés à venir et que la cendre reste cendre. Si elle en a après moi, c'est parce qu'elle était une fibre verte et vivante il n'y a pas longtemps. « Toi tu soignes les arbres, et eux ils t'aiment. Ce sont leurs mots pour toi, leurs derniers. Tu connais un homme, toi, Selim, qui s'en va sur le conseil des arbres ? » Toi tu le connais, dit-il, et c'est moi, parti sur la cendre d'un nid de vautours. Moi, en revanche, je suis le dernier à partir, je suis celui qui dessert la table et ferme la porte. Les signes sont nombreux, dit-il, ils arrivent avec des feuilles, des oiseaux, des gouttes. La cendre est le dernier avertissement. Je me tais, je finis de boire ma tasse. La voix de Selim est calme, elle vient déjà d'un an après, d'un temps qui suit celui où il faut vivre à présent. Il hume un peu de vent et de fumée et dit : « Nous sommes amis, lima kuwa rafiki, il faut être amis. » Il remue la cendre, il efface. Espèce de saint d'Afrique, pensé-je, tu viens donner ta sagesse à un sauvage d'Europe qui suit la lune sur le calendrier et les nuages d'après le bulletin de la radio, et qui ne sait lire aucun mot sans un alphabet. La vie est-elle donc ainsi réglée, ainsi mise en transcription au point d'avertir par des signes, des contrepoints ? Mieux vaut pour moi ne rien savoir en temps voulu. Car il faut ta patience pour supporter de savoir. Il faut ton nez épaté, tes dents à l'étalage pour rire, ton front rouillé par la sueur, il faut ton gris calleux et non ma couleur coquille d'oeuf. Selim finit sa tasse et marmonne ses syllabes de bénédiction. « Tu t'y entends avec la cendre et le ciel, combien de choses connais-tu, Selim ? » Je ne fais que souffler quelque merci vers le haut, dit-il. Je fais monter mon souffle qui se même aux nuages et se change en pluie. Un homme prie et augmente ainsi la substance au ciel. Les nuages sont pleins du souffle des prières. Je regarde vers le haut, ils arrivent de la mer. Je dis : mince alors, ce qu'ils prient en Sardaigne. Il rit avec moi et dit qu'il est bon de rire, que la foi vient après le rire, plus qu'après les pleurs. Puis il se lève, moi je sens au fond de mon intestin vide, agité par le café, un gargouillis de tendresse pour Làila arrivée sur mes cinquante ans comme une pierre sur un nid. En lavant la cafetière, je pense que je ne suis pas rentré chez moi depuis un jour. Tu sautes un tour et tu ne reviens plus. Ainsi en Argentine, je rate un rendez-vous et je suis sauf, j'arrive au moment où l'on emmène la famille du dernier refuge. Moi je reste dans l'autobus bloqué par les soldats tandis que mes derniers amis disparaissent dans un camion. La cendre ne peut rien m'apprendre, Selim, je suis la cendre. Selim fait un petit bouquet avec des branches de romarin et de thym. Il veut essayer de les proposer aux restaurants. Maintenant qu'ils sont en fleurs, on peut les mettre sur les tables à la place des plantes en pots. D'après lui, le commerce a besoin de marchandise qui n'est pas encore recherchée, et il faut créer la demande. Il lui semble ainsi offrir une primeur. Je lui demande comment vient une idée. « Je regarde les jardins. Il y a tant d'informations dans les jardins. Mais il y a peu de jardiniers », et il fait un sourire qui découvre ses dents. Et moi je pense que la chose la plus importante à son âge et au mien, c'est l'entretien du sourire. Je répands la cendre sur la terre retournée autour du chêne vert que j'ai planté. J'ai grande envie de lui dire deux mots, de caresser son tronc encore lisse. Il y a déjà un rouge-gorge sur une de ses branches. La voix de Selim qui salue de la grille arrive derrière moi en même temps que le soleil qui chauffe déjà mon dos. Je déboutonne alors le col de ma chemise de flanelle rouge et je relève mes manches. Je la porte depuis deux jours, elle est imprégnée de mon odeur comme le livre que je garde dans la poche de mon bleu de travail. »Note : Gallimard, 2002, 118 p.Sujet - Nom commun : clandestin | Africains -- population Sujet - Nom géographique : Italie -- pays Dewey : 853
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Gallimard, 2002, 118 p.

Résumé Le narrateur, un Italien émigré en Argentine par amour, rentre au pays. En Argentine, sa femme a payé de sa vie leur combat contre la dictature militaire. Lui, le rescapé, a appris que la vie d'un homme durait autant que celle de trois chevaux. Il va rencontrer un clandestin africain avec qui il nouera une amitié silencieuse toute en délicatesse.

Extrait p. 45-46
« Je pars avec l'obscurité. Au jardin, je travaille à un rythme soutenu pour avoir chaud. Je trace un sentier de pierres le long des rangées de vignes.
Un homme grand, âgé, un Africain, me fait signe du portail. Je vais vers lui, il se présente, me tend la main. Il demande comment je vais, comment va le travail. Je réponds à ce bon usage d'échanger deux mots juste avant d'entrer dans le vif du sujet.
J'ignore ce qu'il a à me dire, en attendant je le fais entrer dans la cabane à outils et je l'invite à boire un café que je prépare sur un réchaud.
Il vient volontiers. Il a des dents faites pour sourire. Ici, il est manoeuvre, chez lui, il élève du bétail. Il vient souvent en Italie, jamais pour plus d'un an, puis il rentre. Il suce quelque chose. Ce n'est pas un bonbon, c'est un noyau d'olive. Il aime les olives noires, la force de l'huile qui s'enferme dans un bois dur à ronger, il aime le goût de l'os et il le retourne dans sa bouche jusqu'à ce qu'il soit lisse et sans saveur.
Les olives me tiennent compagnie, dit-il.
Une poignée lui fait une journée.
Le café monte, gronde parfumé dans la gorge de la cafetière. Avant de le boire, il dit une prière, en remerciement. Toi non ? demande-t-il, moi non.
Je prie, dit-il, devant tout ce que je porte à la bouche. Je prie pour lier le roseau près du pied de tomates. Je bénis ce café de l'amitié.
Peut-être est-il plus facile pour un homme venu d'Afrique de lier terre et ciel par une ficelle.
Il tient la tasse blanche dans sa paume grise de pierre.
Nous buvons assis côte à côte sur le banc. Je lui dis que son italien est bon. Il répond qu'il aime la langue plus que tout le reste.
Dure vie ici ? demandé-je. Non, bonne, sans satisfaction du côté des hommes, mais bonne. On sort, on a envie d'échanger deux mots, dit-il, et rien, ici les hommes ne répondent pas. Sans satisfaction, répète-t-il, mais c'est une bonne vie. »

p. 67-68 :
« Puis viennent les jours sans.
Selim vient au jardin pour le mimosa et pour parler un peu de son pays où l'on va pieds nus et c'est pour ça qu'on parle volontiers.
Quand on met des souliers on ne parle pas, c'est ce qu'il pense de nous. Sans la plante des pieds nue sur le sol, nous sommes isolés, dit sa langue qui doit avoir une arête intérieure en argent pour être aussi sonore.
C'est la vérité, dis-je, c'est un pur amen : toute notre histoire est une chaussure qui nous détache du sol du monde. La maison est une chaussure, comme la voiture, le livre. Aller aussi loin me fait sourire : qu'est-ce que tu vas chercher, jardinier ?
Je lui demande où il habite, avec l'idée de pouvoir l'héberger. Il répond qu'il vit dans une maison abandonnée, sans portes ni fenêtres, et ça il l'apprécie.
Il dit : ici, chez vous, on bâtit avec l'eau de la terre. Vous prenez de l'eau d'un puits, d'une fontaine, d'un fleuve. Chez nous on bâtit avec l'eau du ciel.
Nous la recueillons et quand nous en avons un peu, nous la gâchons avec la terre. Nos maisons sont faites de pluie, ce sont des nuages plutôt que des maisons.
Et Selim rit, il rit des maisons du monde.
Je me sens détaché de Làila, pas de la terre. Je suis toujours dessus, les maisons dedans.
Selim veut payer, avec son bénéfice.
Laisse tomber, sans toi la floraison serait encore là, dans un jardin fermé. Toi, en revanche, tu es l'adjoint du vent, tu la répands au loin, tu l'épingles sur la poitrine des femmes. Je serais un exploiteur si je prenais un pourcentage sur le vent. Tu me paieras un coup à boire un soir où il n'y aura plus de jaune à couper.
Il m'accompagne à la table de midi, il me salue. Il va en Sicile pour la récolte des petites tomates, les tomates cerises.
Je lui dis qu'il suit la terre.
Je suis la tienne qui court sous les saisons alors que la mienne est immobile, dit-il en riant.
Il a un peu de pollen jaune dans ses cheveux gris, le mimosa lui montre son affection.
Et dans sa main il a le rouge à boire de son verre et le blanc de ses ongles. Bref, Selim est bien en compagnie des couleurs. Je pense que c'est ça l'élégance.
Puis il trempe son pain et dit : « De bonnes rencontres se sont produites à force d'aller au-delà des mers. La pomme de terre d'Amérique a trouvé l'huile des olives et la tomate a fini sur le blé. »
Il mâche avec plaisir. Je pense à son dos sombre penché sur le rouge et le vert des plants de tomates, sous le soleil qu'il va porter sur ses épaules dix heures par jour et pour la moitié d'une rémunération normale. Et à la fin je lui dis que c'est un honneur pour moi d'être à sa table. »

p. 91-92 :
« Au jardin je brûle les émondes du laurier, un parfum qui invite à fermer les yeux.
Derrière la grille revient le visage de charbonnier de Selim. Je l'invite à la cabane, tu es l'esprit du café, lui dis-je, tu apparais quand je vais le mettre sur le feu.
« Je le sens à des kilomètres, bien avant que tu en aies envie », dit-il sérieux.
On s'assied, je lui demande des nouvelles de la récolte. Bon travail, mais une demie-paie de bénéfice volée par les couteaux, seulement la moitié envoyée à la maison. Avec les couteaux qui, en se partageant cette misère à quatre, n'en retirent pas une soirée de samedi.
Qui vole les ouvriers ? demandé-je.
Des jeunes sans nécessité, dit-il.
Mal ?
Celui qu'on éprouve sous le coup d'une honte, pas d'une blessure, dit-il.
Puis Selim boit son café, assis avec moi devant le feu de broussailles.
Il en remue un coin avec une branche oubliée.
« La cendre dit que tu dois partir. »
Il le dit très doucement et, si je l'entends, c'est à cause du silence sec, enfumé.
Je regarde la braise qui murmure avec un bourdonnement de petites lumières. C'est comme la voix de Làila, mais qui, au lieu de me faire parler, réclame une écoute.
J'éprouve un peu d'ennui pour cet horoscope de terre, d'yeux baissés, noirs.
J'avale, je dis seulement que je n'ai aucun endroit où aller, ici personne ne me suit et personne ne m'attend dans un autre lieu.
« Tu dois t'en aller. »
Je ne m'en vais plus, à présent mon verbe c'est rester, et puis il y a une femme à aimer.
« La cendre voit du sang, et le tien aussi répandu à côté. La cendre ne parle pas d'amour. »
La cendre ne sait rien de ma vie.
Selim fouille d'un autre côté, renverse, éparpille, me regarde en face et dit avec une veine qui remplit son front : « Moi aussi. »
Je ne sais de quoi il se mêle me concernant, mais je le crois. Je pense qu'une de ses heures passées est peut-être semblable à une des miennes et que, s'il en est ainsi, alors nous sommes vraiment de bons amis.
« Ce n'est pas seulement ça. Nous avons une heure commune devant nous aussi », et sa voix s'éteint avec la dernière flamme des broussailles.
Ne dis rien, Selim, tenons-nous en plutôt à nos cafés à venir et que la cendre reste cendre. Si elle en a après moi, c'est parce qu'elle était une fibre verte et vivante il n'y a pas longtemps.
« Toi tu soignes les arbres, et eux ils t'aiment. Ce sont leurs mots pour toi, leurs derniers.
Tu connais un homme, toi, Selim, qui s'en va sur le conseil des arbres ? »
Toi tu le connais, dit-il, et c'est moi, parti sur la cendre d'un nid de vautours.
Moi, en revanche, je suis le dernier à partir, je suis celui qui dessert la table et ferme la porte.
Les signes sont nombreux, dit-il, ils arrivent avec des feuilles, des oiseaux, des gouttes. La cendre est le dernier avertissement.
Je me tais, je finis de boire ma tasse.
La voix de Selim est calme, elle vient déjà d'un an après, d'un temps qui suit celui où il faut vivre à présent. Il hume un peu de vent et de fumée et dit : « Nous sommes amis, lima kuwa rafiki, il faut être amis. » Il remue la cendre, il efface.
Espèce de saint d'Afrique, pensé-je, tu viens donner ta sagesse à un sauvage d'Europe qui suit la lune sur le calendrier et les nuages d'après le bulletin de la radio, et qui ne sait lire aucun mot sans un alphabet.
La vie est-elle donc ainsi réglée, ainsi mise en transcription au point d'avertir par des signes, des contrepoints ? Mieux vaut pour moi ne rien savoir en temps voulu. Car il faut ta patience pour supporter de savoir. Il faut ton nez épaté, tes dents à l'étalage pour rire, ton front rouillé par la sueur, il faut ton gris calleux et non ma couleur coquille d'oeuf.
Selim finit sa tasse et marmonne ses syllabes de bénédiction.
« Tu t'y entends avec la cendre et le ciel, combien de choses connais-tu, Selim ? »
Je ne fais que souffler quelque merci vers le haut, dit-il.
Je fais monter mon souffle qui se même aux nuages et se change en pluie. Un homme prie et augmente ainsi la substance au ciel. Les nuages sont pleins du souffle des prières.
Je regarde vers le haut, ils arrivent de la mer. Je dis : mince alors, ce qu'ils prient en Sardaigne.
Il rit avec moi et dit qu'il est bon de rire, que la foi vient après le rire, plus qu'après les pleurs.
Puis il se lève, moi je sens au fond de mon intestin vide, agité par le café, un gargouillis de tendresse pour Làila arrivée sur mes cinquante ans comme une pierre sur un nid.
En lavant la cafetière, je pense que je ne suis pas rentré chez moi depuis un jour.
Tu sautes un tour et tu ne reviens plus. Ainsi en Argentine, je rate un rendez-vous et je suis sauf, j'arrive au moment où l'on emmène la famille du dernier refuge. Moi je reste dans l'autobus bloqué par les soldats tandis que mes derniers amis disparaissent dans un camion.
La cendre ne peut rien m'apprendre, Selim, je suis la cendre.

Selim fait un petit bouquet avec des branches de romarin et de thym. Il veut essayer de les proposer aux restaurants. Maintenant qu'ils sont en fleurs, on peut les mettre sur les tables à la place des plantes en pots.
D'après lui, le commerce a besoin de marchandise qui n'est pas encore recherchée, et il faut créer la demande. Il lui semble ainsi offrir une primeur.
Je lui demande comment vient une idée.
« Je regarde les jardins. Il y a tant d'informations dans les jardins. Mais il y a peu de jardiniers », et il fait un sourire qui découvre ses dents.
Et moi je pense que la chose la plus importante à son âge et au mien, c'est l'entretien du sourire.
Je répands la cendre sur la terre retournée autour du chêne vert que j'ai planté. J'ai grande envie de lui dire deux mots, de caresser son tronc encore lisse. Il y a déjà un rouge-gorge sur une de ses branches.
La voix de Selim qui salue de la grille arrive derrière moi en même temps que le soleil qui chauffe déjà mon dos. Je déboutonne alors le col de ma chemise de flanelle rouge et je relève mes manches.
Je la porte depuis deux jours, elle est imprégnée de mon odeur comme le livre que je garde dans la poche de mon bleu de travail. »

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